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You Be Good Now

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Mostly n'importe quoi. En Français and English.

Le carnet de santé sexiste des Bouches du Rhône

Le carnet de santé sexiste des Bouches du Rhône

Le 7 avril dernier, la dessinatrice de presse Lawra poste sur Twitter une photo représentant la couverture du nouveau carnet de santé des Bouches du Rhône. Au premier plan figure un petit garçon le bras tendu au-dessus de sa tête, comme pour montrer la taille qu’il fera dans quelques années. Il sourit, son attitude est dynamique. Derrière lui, une petite fille mesure son tour de taille. Elle baisse la tête, on voit mal son visage caché dans l’ombre. Elle pose une main sur sa tête, l’air contrarié.

Dans son tweet, Lawra interpelle deux associations féministes : les Chiennes de Garde et Osez le Féminisme, qui a publié un communiqué sur son site internet pour exprimer son désarroi face à une telle imagerie sexiste. En plus d’expliquer que cette photo peut renforcer les stéréotypes de genre et le sexisme, OLF soulève des questions de santé sérieuses portant sur les troubles du comportement alimentaire. On en arrive à s’inquiéter (à juste titre) de l’impact nocif qu’un document médical peut avoir sur la santé des petites filles !

Cette inquiétude ne m’a semblé que trop familière. La photo m’a instantanément ramenée des années en arrière. (Oh la rime !) Un jour, alors que j’avais 12 ans, j’ai emprunté pour la première fois le mètre souple de ma mère (l’objet qu’utilise aussi la petite fille sur la photo) pour mesurer mon tour de taille. J’ai annoncé fièrement le résultat à mes parents : 57 centimètres (donc trois de moins que le tour de taille « idéal » d’un mannequin adulte). Ma mère a répliqué qu’à mon âge, elle faisait un quarante de tour de taille. J’ai sauté le repas de midi. J’avais une morphologie tout à fait dans la norme pour une gamine de mon âge, j’étais même plutôt mince, contrairement à aujourd’hui « rien ne dépassait ». Parce que j’avais douze ans ! Et le fait que mon tour de taille ai été aussi proche du tour de taille désiré d’un mannequin adulte en disait moins sur mon supposé problème de poids que sur la folie des critères auxquels on soumet cette profession. Environs trois ans après cet épisode, je sombrais dans l’anorexie, et si mon poids est aujourd’hui normal, je souffre toujours d’une obsession pour la nourriture.

Quel âge a la fillette sur la photo ? Qu’annonce cette inquiétude concernant son poids pour les années à venir ? Quel rapport entretiendra-t-elle avec son tour de taille durant l’adolescence ? Lorsqu’elle aura atteint l’âge adulte, combien d’argent dépensera-t-elle en produits cosmétiques tandis que ses collègues, ses amis, sa famille, voire de purs inconnus la jugeront constamment sur son apparence?

De plus, il ne s’agit pas seulement de produits de beauté ou même de troubles du comportement alimentaire. Il s’agit aussi, comme l’a soulevé OLF, d’inégalités hommes/femmes. Cette image évoque le cauchemar (réaliste) d’un monde où les petits garçons espèrent vite devenir grands et forts et les petites filles anticipent avec crainte les efforts constants qu’elles auront à faire pour rester belles et minces.

C’est une caricature éhontée de ce que l’on attend des petits garçons et des petites filles : des premiers qu’ils deviennent vite un mâle autoritaire (« C’est toi l’Homme de la famille maintenant ») ; des secondes qu’elles deviennent le plus tôt possible un être sexué qui se soucie avant tout de ce que son apparence suscite chez la gente masculine. En plus de cela, on présente une fois de plus le protagoniste masculin comme le personnage principal et agissant (il est au premier plan, il fait un geste affirmé, est de face, regarde le spectateur…) tandis que le protagoniste féminin est le « side-kick » moins intéressant qui se tient derrière, en retrait. Les femmes ont tout le temps de se préoccuper de leur poids pendant que les hommes accomplissent de grandes choses !

Non seulement ce n’est pas un message inoffensif, comme l’a suggéré un certain politicien embourbé dans ses a priori, mais c’est un message qui nous fait du mal à tous, homme, femme, ou autre. Personne n’a rien à gagner de cet état des choses où ce que l’on attend de vous dépend du sexe qui vous a été assigné á la naissance. Les hommes aussi souffrent des pressions qu’ils subissent. Quant aux cisgenres et aux transgenres, à quoi, à qui peuvent ils s’identifier lorsque l’on met en avant une telle partition binaire du spectre sexuel?

Si les pouvoirs publics veulent veiller au bien-être de la population, il faut que ses acteurs puissent faire la différence entre un message positif (« Tu grandis ! La vie change et de nombreuses aventures t’attendent !») et une injonction dictée par des clichés fossilisés (Tu grandis ! Prépare toi à te conformer au rôle social associé à ton sexe !).

Oui, il est injuste que le contribuable doive payer pour cette bourde (la réimpression des carnets devrait couter 33 000 euros). Mais il serait bien plus injuste encore d’utiliser les ressources publiques pour pérenniser les clichés et les inégalités année après année, simplement parce que des personnes pas forcément mal intentionnées pensent qu’il n’y a pas de quoi s’indigner. Et si un élu aux conceptions archaïques veut voir dans l’indignation que suscite ce carnet de santé « un antisexisme dilaté et militant sur tout et n'importe quoi » eh bien, soit ! Je pratiquerai « un antisexisme dilaté et militant sur tout et n'importe quoi » et je ne serai pas la seule.

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